samedi 1 octobre 2011
Ábrándozás
Ábrándozás
Egy dal zsong bennem s nékem többet ér,
akár egész Mozart, Rossini, Weber,
vágyódó, vén ütem, borongva lépdel
s titkos varázsa már csak bennem él.
Ha hallom, lelkem ifjul kétszáz évet,
a trónon Tizenharmadik Lajos,
lankás vidék… az alkony épp megérett,
a domb arany, az ég aranyhabos,
s kővel szegett, nagy téglakastélyt látok,
lábát folyócska mossa álmatag,
körül hatalmas park, hunyó virágok,
s a színes ablakok piroslanak.
S egy ablakban fönn épp egy dáma lebben,
sötét szem, szőke haj lobog felém…
talán egy másik, régvolt életemben
már láttam egyszer – s most emlékszem én!
Gérard de Nerval
Fordította: Radnóti Miklós
Egy dal zsong bennem s nékem többet ér,
akár egész Mozart, Rossini, Weber,
vágyódó, vén ütem, borongva lépdel
s titkos varázsa már csak bennem él.
Ha hallom, lelkem ifjul kétszáz évet,
a trónon Tizenharmadik Lajos,
lankás vidék… az alkony épp megérett,
a domb arany, az ég aranyhabos,
s kővel szegett, nagy téglakastélyt látok,
lábát folyócska mossa álmatag,
körül hatalmas park, hunyó virágok,
s a színes ablakok piroslanak.
S egy ablakban fönn épp egy dáma lebben,
sötét szem, szőke haj lobog felém…
talán egy másik, régvolt életemben
már láttam egyszer – s most emlékszem én!
Gérard de Nerval
Fordította: Radnóti Miklós
A ház rózsával lenne itt teli
A ház rózsával lenne itt teli
A ház rózsával lenne itt teli, s dongó darázzsal.
Vecsernye szólna délután lassúdad kondulással;
a szőlőfürtök áttetsző kövek ilyenkor s lassan
szundítanának benn az árnyékos lugasban.
Ó, hogy szerethetnélek itt. Tiéd e szív, merész
huszonnégy évem, gőgöm és egész
fehér rózsáktól illatos költészetem tiéd;
és mégsem ismerlek, hiába minden hát, nem élsz.
Mert azt tudom, ha élnél, vélem élnél,
velem lennél te itt, velem rejteznél ott a réten,
nevetve csókolnál, fölöttünk szőke méhek,
mellettünk hűs patak s a lombok összeérnek.
A napfény hullna csak, hallgatnánk, hogy sziszegne,
mogyorócserje vetne apró árnyékot füledre
s már nem nevetnénk, mert kimondhatatlan volna
szerelmünk és a szánk némán egymásra forrna;
s érezném ajkaid pirosán, mily varázslat!
a rózsát, szőlők jó ízét s mérgét a vad darázsnak.
Francis Jammes
Fordította: Radnóti Miklós
A ház rózsával lenne itt teli, s dongó darázzsal.
Vecsernye szólna délután lassúdad kondulással;
a szőlőfürtök áttetsző kövek ilyenkor s lassan
szundítanának benn az árnyékos lugasban.
Ó, hogy szerethetnélek itt. Tiéd e szív, merész
huszonnégy évem, gőgöm és egész
fehér rózsáktól illatos költészetem tiéd;
és mégsem ismerlek, hiába minden hát, nem élsz.
Mert azt tudom, ha élnél, vélem élnél,
velem lennél te itt, velem rejteznél ott a réten,
nevetve csókolnál, fölöttünk szőke méhek,
mellettünk hűs patak s a lombok összeérnek.
A napfény hullna csak, hallgatnánk, hogy sziszegne,
mogyorócserje vetne apró árnyékot füledre
s már nem nevetnénk, mert kimondhatatlan volna
szerelmünk és a szánk némán egymásra forrna;
s érezném ajkaid pirosán, mily varázslat!
a rózsát, szőlők jó ízét s mérgét a vad darázsnak.
Francis Jammes
Fordította: Radnóti Miklós
La mort du loup
La mort du loup
Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. – Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs: seulement
La girouette en deuil criait au firmament;
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête,
A regardé le sable en s’y couchant; bientôt,
Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit, sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse;
Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée, et tous ses chemins pris;
Alors il a saisi, dans sa gueule brulante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre; et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
Ne l’eut pas laissé seul subir la grande épreuve;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes!
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux!
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
– Ah! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur!
Il disait: „Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.”
Alfred de Vigny -
Les Amants De Montmorency
Les Amants De Montmorency
Étaient-ils malheureux, Esprits qui le savez!
Dans les trois derniers jours qu'ils s'étaient réservés?
Vous les vîtes partir tous deux, l'un jeune et grave,
L'autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l'autel un vase attaché mollement,
Balancée en marchant sur sa flexible épaule
Comme la harpe juive à la branche du saule;
Riant, les yeux en l'air, et la main dans sa main,
Elle allait, en comptant les arbres du chemin,
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant dans la poussière,
L'arrêtait par l'habit pour l'embrasser, posait
Un oeillet sur sa tête, et chantait, et jasait
Sur les passants nombreux, sur la riche vallée
Comme un large tapis à ses pieds étalée;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d'or et de maisons d'argent,
Tout pareils aux jouets qu'aux enfants on achète
Et qu'au hasard pour eux par la chambre l'on jette.
Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds
Répandu des bijoux brillants, multipliés
En forme de troupeaux, de village aux toits roses
Ou bleus, d'arbres rangés, de fleurs sous l'onde écloses,
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts
Et de chênes tordus par la poitrine ouverts.
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle:
Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière; et c'est ainsi
Qu'ils allèrent à pied jusqu'à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d'amour et d'harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit on entendait leurs chants: dans la journée
Leur sommeil; tant leur âme était abandonnée
Aux caprices divins du désir! Leurs repas
Étaient rares, distraits; ils ne les voyaient pas.
Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures,
Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,
Se regardant toujours, laissant les airs chantés
Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés
L'extase avait fini par éblouir leur âme,
Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.
Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature
Étalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.
Ils tombèrent assis, sous des arbres; peut-être...
Ou s'éteindre... Ils voyaient seulement que le jour
Était pâle, et l'air doux, et le monde en amour...
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D'une musique vague, au bruit des mers pareille.
Et formant des propos tendres, légers, confus,
Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus.
Le vent léger disait de la voix la plus douce:
"Quand l'amour m'a troublé, je gémis sous la mousse."
Les mélèzes touffus s'agitaient en disant:
"Secouons dans les airs le parfum séduisant
Du soir, car le parfum est le secret langage
Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage."
Le soleil incliné sur les monts dit encor:
"Par mes flots de lumière et par mes gerbes d'or
Je réponds en élans aux élans de votre âme;
Pour exprimer l'amour mon langage est la flamme."
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,
Autant que les rayons de suaves ardeurs;
Et l'on eut dit des voix timides et flutées
Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées;
Et, comme un seul accord d'accents harmonieux,
Tout semblait s'élever en choeur jusques aux cieux;
Et ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes,
Dans les enfoncements magiques des montagnes;
Et la terre, sous eux, palpitait mollement,
Comme le flot des mers ou le coeur d'un amant;
Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême,
Accompagnait leurs voix qui se disaient: "Je t'aime."
Or c'était pour mourir qu'ils étaient venus là.
Lequel des deux enfants le premier en parla?
Comment dans leurs baisers vint la mort? Quelle balle
Traversa les deux coeurs d'une atteinte inégale
Mais sure? Quels adieux leurs lèvres s'unissant
Laissèrent s'écouler avec l'âme et le sang?
Qui le saurait? Heureux celui dont l'agonie
Fut dans les bras chéris avant l'autre finie!
Heureux si nul des deux ne s'est plaint de souffrir!
Si nul des deux n'a dit: "Qu'on a peine à mourir!"
Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu'il devait suivre;
Et, reniant sa mort, par le mal égaré,
N'a repoussé du bras l'homicide adoré?
Heureux l'homme surtout, s'il a rendu son âme,
Sans avoir entendu ces angoisses de femme,
Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux
Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,
Pour un chagrin; mai qui, si la mort les arrache,
Font que l'on tord ses bras, qu'on blasphème, qu'on cache
Dans ses mains son front pâle et son coeur plein de fiel,
Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel. -
Mais qui saura leur fin? -
Sur les pauvres murailles
D'une auberge où depuis on fit leurs funérailles,
Auberge où pour une heure ils vinrent se poser
Ployant l'aile à l'abri pour toujours reposer,
Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,
Nous avons lu des vers d'une double écriture,
Des vers de fou, sans rime et sans mesure. - Un mot
Qui n'avait pas de suite était tout seul en haut;
Demande sans réponse, énigme inextricable,
Question sur la mort. - Trois noms, sur une table,
Profondément gravés au couteau. - C'était d'eux
Tout ce qui demeurait... et le récit joyeux
D'une fille au bras rouge. "Ils n'avaient, disait-elle,
Rien oublié." La bonne eut quelque bagatelle
Qu'elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.
- Et Dieu? - Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas.
Étaient-ils malheureux, Esprits qui le savez!
Dans les trois derniers jours qu'ils s'étaient réservés?
Vous les vîtes partir tous deux, l'un jeune et grave,
L'autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l'autel un vase attaché mollement,
Balancée en marchant sur sa flexible épaule
Comme la harpe juive à la branche du saule;
Riant, les yeux en l'air, et la main dans sa main,
Elle allait, en comptant les arbres du chemin,
Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,
Puis revenait à lui, courant dans la poussière,
L'arrêtait par l'habit pour l'embrasser, posait
Un oeillet sur sa tête, et chantait, et jasait
Sur les passants nombreux, sur la riche vallée
Comme un large tapis à ses pieds étalée;
Beau tapis de velours chatoyant et changeant,
Semé de clochers d'or et de maisons d'argent,
Tout pareils aux jouets qu'aux enfants on achète
Et qu'au hasard pour eux par la chambre l'on jette.
Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds
Répandu des bijoux brillants, multipliés
En forme de troupeaux, de village aux toits roses
Ou bleus, d'arbres rangés, de fleurs sous l'onde écloses,
De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts
Et de chênes tordus par la poitrine ouverts.
Elle voyait ainsi tout préparé pour elle:
Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,
Toute blonde, amoureuse et fière; et c'est ainsi
Qu'ils allèrent à pied jusqu'à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d'amour et d'harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
La nuit on entendait leurs chants: dans la journée
Leur sommeil; tant leur âme était abandonnée
Aux caprices divins du désir! Leurs repas
Étaient rares, distraits; ils ne les voyaient pas.
Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures,
Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,
Se regardant toujours, laissant les airs chantés
Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés
L'extase avait fini par éblouir leur âme,
Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.
Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,
Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir
Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature
Étalait vainement sa confuse peinture
Autour du front aimé, derrière les cheveux
Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.
Ils tombèrent assis, sous des arbres; peut-être...
Ou s'éteindre... Ils voyaient seulement que le jour
Était pâle, et l'air doux, et le monde en amour...
Un bourdonnement faible emplissait leur oreille
D'une musique vague, au bruit des mers pareille.
Et formant des propos tendres, légers, confus,
Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus.
Le vent léger disait de la voix la plus douce:
"Quand l'amour m'a troublé, je gémis sous la mousse."
Les mélèzes touffus s'agitaient en disant:
"Secouons dans les airs le parfum séduisant
Du soir, car le parfum est le secret langage
Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage."
Le soleil incliné sur les monts dit encor:
"Par mes flots de lumière et par mes gerbes d'or
Je réponds en élans aux élans de votre âme;
Pour exprimer l'amour mon langage est la flamme."
Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,
Autant que les rayons de suaves ardeurs;
Et l'on eut dit des voix timides et flutées
Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées;
Et, comme un seul accord d'accents harmonieux,
Tout semblait s'élever en choeur jusques aux cieux;
Et ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes,
Dans les enfoncements magiques des montagnes;
Et la terre, sous eux, palpitait mollement,
Comme le flot des mers ou le coeur d'un amant;
Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême,
Accompagnait leurs voix qui se disaient: "Je t'aime."
Or c'était pour mourir qu'ils étaient venus là.
Lequel des deux enfants le premier en parla?
Comment dans leurs baisers vint la mort? Quelle balle
Traversa les deux coeurs d'une atteinte inégale
Mais sure? Quels adieux leurs lèvres s'unissant
Laissèrent s'écouler avec l'âme et le sang?
Qui le saurait? Heureux celui dont l'agonie
Fut dans les bras chéris avant l'autre finie!
Heureux si nul des deux ne s'est plaint de souffrir!
Si nul des deux n'a dit: "Qu'on a peine à mourir!"
Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre,
Quelque effort en fuyant celui qu'il devait suivre;
Et, reniant sa mort, par le mal égaré,
N'a repoussé du bras l'homicide adoré?
Heureux l'homme surtout, s'il a rendu son âme,
Sans avoir entendu ces angoisses de femme,
Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux
Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,
Pour un chagrin; mai qui, si la mort les arrache,
Font que l'on tord ses bras, qu'on blasphème, qu'on cache
Dans ses mains son front pâle et son coeur plein de fiel,
Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel. -
Mais qui saura leur fin? -
Sur les pauvres murailles
D'une auberge où depuis on fit leurs funérailles,
Auberge où pour une heure ils vinrent se poser
Ployant l'aile à l'abri pour toujours reposer,
Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,
Nous avons lu des vers d'une double écriture,
Des vers de fou, sans rime et sans mesure. - Un mot
Qui n'avait pas de suite était tout seul en haut;
Demande sans réponse, énigme inextricable,
Question sur la mort. - Trois noms, sur une table,
Profondément gravés au couteau. - C'était d'eux
Tout ce qui demeurait... et le récit joyeux
D'une fille au bras rouge. "Ils n'avaient, disait-elle,
Rien oublié." La bonne eut quelque bagatelle
Qu'elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.
- Et Dieu? - Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas.
Le Bain.
Le Bain (Fragment d'un poème de Suzanne)
C'était près d'une source à l'onde pure et sombre,
Le large sycomore y répandait son ombre.
Là, Suzanne, cachée aux cieux déjà brulants,
Suspend sa rêverie et ses pas indolents,
Sur une jeune enfant que son amour protège
S'appuie, et sa voix douce appelle le cortège
Des filles de Juda, de Gad et de Ruben
Qui doivent la servir et la descendre au bain;
Et toutes à l'envi, rivales attentives,
Détachent sa parure entre leurs mains actives.
L'une ôte la tiare où brille le saphir
Dans l'éclat arrondi de l'or poli d'Ophir;
Aux cheveux parfumés dérobe leurs longs voiles,
Et la gaze brodée en tremblantes étoiles;
La perle, sur son front enlacée en bandeau,
Ou pendante à l'oreille en mobile fardeau;
Les colliers de rubis, et, par des bandelettes,
L'ambre au cou suspendu dans l'or des cassolettes.
L'autre fait succéder les tapis préparés
Aux cothurnes étroits dont ses pieds sont parés;
Et, puisant l'eau du bain, d'avance elle en arrose
Leurs doigts encore empreints de santal et de rose,
Puis, tandis que Suzanne enlève lentement
Les anneaux de ses mains, son plus cher ornement,
Libres des nœuds dorés dont sa poitrine est ceinte,
Dégagés des lacets, le manteau d'hyacinthe,
Et le lin pur et blanc comme la fleur du lis,
Jusqu'à ses chastes pieds laissent couler leurs plis.
Qu'elle fut belle alors! Une rougeur errante
Anima de son front la blancheur transparente;
Car, sous l'arbre où du jour vient s'éteindre l'ardeur,
Un oeil accoutumé blesse encore sa pudeur;
Mais, soutenue enfin par une esclave noire,
Dans un cristal liquide on croirait que l'ivoire
Se plonge, quand son corps, sous l'eau même éclairé,
Du ruisseau pur et frais touche le fond doré.
Alfred de Vigny
C'était près d'une source à l'onde pure et sombre,
Le large sycomore y répandait son ombre.
Là, Suzanne, cachée aux cieux déjà brulants,
Suspend sa rêverie et ses pas indolents,
Sur une jeune enfant que son amour protège
S'appuie, et sa voix douce appelle le cortège
Des filles de Juda, de Gad et de Ruben
Qui doivent la servir et la descendre au bain;
Et toutes à l'envi, rivales attentives,
Détachent sa parure entre leurs mains actives.
L'une ôte la tiare où brille le saphir
Dans l'éclat arrondi de l'or poli d'Ophir;
Aux cheveux parfumés dérobe leurs longs voiles,
Et la gaze brodée en tremblantes étoiles;
La perle, sur son front enlacée en bandeau,
Ou pendante à l'oreille en mobile fardeau;
Les colliers de rubis, et, par des bandelettes,
L'ambre au cou suspendu dans l'or des cassolettes.
L'autre fait succéder les tapis préparés
Aux cothurnes étroits dont ses pieds sont parés;
Et, puisant l'eau du bain, d'avance elle en arrose
Leurs doigts encore empreints de santal et de rose,
Puis, tandis que Suzanne enlève lentement
Les anneaux de ses mains, son plus cher ornement,
Libres des nœuds dorés dont sa poitrine est ceinte,
Dégagés des lacets, le manteau d'hyacinthe,
Et le lin pur et blanc comme la fleur du lis,
Jusqu'à ses chastes pieds laissent couler leurs plis.
Qu'elle fut belle alors! Une rougeur errante
Anima de son front la blancheur transparente;
Car, sous l'arbre où du jour vient s'éteindre l'ardeur,
Un oeil accoutumé blesse encore sa pudeur;
Mais, soutenue enfin par une esclave noire,
Dans un cristal liquide on croirait que l'ivoire
Se plonge, quand son corps, sous l'eau même éclairé,
Du ruisseau pur et frais touche le fond doré.
Alfred de Vigny
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